Le chaos de l'hiver
Me rappelle mon esprit.
Démiurge et solitaire,
Je vagabonde la nuit.
Je crée un monde nocturne
Dans lequel je suis maître,
Sous le signe de Saturne
Qui brille à ma fenêtre.
Mais arrive un matin,
Où l'on ne peut repousser
Ce qui de droit revient
A la nature d'achever.
Car mon univers stagne,
Au confins de ses limites.
Il perd plus qu'il ne gagne,
Et de plus en plus vite.
Il manque un élément,
Qui lui-même implique
L'ultime boulversement
De mes plaines oniriques.
Ainsi je lâche les rennes
Du char de création,
Ma tentative fut vaine
Je l'admets par raison.
Et Dame Nature descend
Dans mon profond exil,
Portée par le vent
Qui souffle parfois des îles.
Elle prend pitié de moi
Quand elle voit ma misère,
Mais ne me reniant pas,
Dame me donne sa lumière.
Je la verse sur un monde
Qui ne sera plus mien.
Et il émerge de l'ombre,
Du néant sort le bien.
L'hiver pousse un grand cri,
Il ne veut pas partir,
Il pleure et me supplie.
Ce n'est plus mon Empire...
Les couleurs s'effacent,
Elles coulent en ruisseaux
Laissant de fraîches traces,
Il n'y a plus que des mots.
Pas de gris, cette teinte moche,
Une pure blancheur
J'en mets un peu dans une poche
Contre mon c½ur.
Et alors Dame Nature
Enclenche l'apocalypse de vert,
Me révèle le futur
D'une pensée solidaire.
Explosent les torrents
D'eaux claires, pures, vives !
D'un mouvement ascendant
Vers le ciel, l'onde dérive.
Et les flots pleins de remous
Sont une vague qui fait vivre,
C'est à se tordre le cou
Que de vouloir les suivre.
Le firmament s'épaissit
Des nuages s'y accordent
Il n'y a plus de nuit
C'est une fête du désordre.
« Tu ne voyais pas encore,
Mon être aimé,
Mais c'était ton aurore
Avant ta nativité. »
Les flots retombent
Sur la terre sans défense
Et il pleut des trombes,
Des flots qui ensemencent.
Un déluge qui lave
Et donne un teint halé
A une terre-épave
Avant de l'exaltérer.
Ensuite le soleil surgit.
Sa rougeur brûlante
Complète le bleu transi
Du sol qui sent les plantes...
Une chaleur embaume
Les sommets de neige, blancs,
les toits de chaume
à venir, pour le moment.
La lumière précipite
Le mouvement fluide
En forme de huit,
Mais trop rapide.
Et devant mes yeux
Il n'y a plus de lois,
Vert naît de rouge et bleu,
Mais je ne m'étonne pas...
Les plaines mornes
Deviennent des prairies.
Bouleau, Chêne et Orme
Poussent des restes de pluie.
La tâche qui incombe
A ces arbres fort et durs
Est de te donner de l'ombre,
Quand le soleil perdure.
Et voici un oiseau.
Il se pose sur une branche.
Il m'annonce que bientôt
Viendra l'égérie blanche.
Je ne me presse pas,
Je suis patient.
Je reste assis là
Et je t'attends.
Les oiseaux s'agglutinent
Maintenant sur les arbres.
Ils piquent leur résine,
Et ceux-là restent de marbre.
Les volatiles sont colorés
Un arc-en-ciel de plumes
Qui finit de dissiper
Quelques restes de brume.
C'est le tour des créatures :
Elles occupent la forêt
Pleine d'odorante verdure,
En entendement parfait.
Des lions à la crinière dorée,
Des gazelles et des lièvres,
Des chats, des chiens égarés
Des singes et des chèvres...
Une multitude indénombrable
Se presse sur la terre
Qui devient habitable
Quand se retire la mer.
Le calme se rétablit,
Il ne manque plus qu'une chose,
Mais voilà que m'éblouis
Un char blanc qui se pose.
En descend la Beauté,
Et m'appelle par mon nom,
Et sa voix veloutée
Est une symphonie de sons.
Elle sait ce que je déplore,
Et rien ne le compense,
Pas l'argent ni même l'or,
Une douloureuse abscence.
Elle vient me soulager,
Allégorie céleste.
Mon amour déphasé
Est tout ce qu'il me reste.
Les fleurs arrivent,
Voici ma joie !
Des couleurs vives
Dont se paraient les rois.
La beauté leur donne
La dernière finesse
Et l'orchestre résonne
En tonnerre d'allégresse.
Une véritable sonate,
De jaune, de bleu d'azur
De pourpre et d'écarlate,
Contraste dans la nature.
Festival d'étincelles,
De jours chauds et gais,
Les rayons du soleil
S'empressent d'arriver.
Toute la création se chante,
Mais mon heure est venue.
Je conclus mon attente,
Tout ça, je l'avais vu...
Il reste une fleur terne,
Je m'approche ,
C'est elle, l'être suprème.
Je fouille dans ma poche...
Et je sors la blancheur
Conservée précieusement,
Gardée sur mon c½ur,
Attendant ce moment.
Je la lui donne
Et me retire,
Et elle rayonne
Comme mille saphires.
Et, seul, je la contemple,
Ma belle aimée,
Merveille du monde ample
Qui vient de se créer.
Je reste assis là
Quand elle grandit,
A quelques pas,
Elle est la vie.
Elle est simple et douce
Et c'est son charme,
La magnificence se pousse,
Ses pétales la désarme.
Et puis je m'en vais,
La laissant se complaire.
Ce qui était à faire est fait,
Je retourne aux enfers.
Je retraverse le temps,
Création, mot sans inverse !
Comment défaire maintenant
Mes mots qui se renversent ?
Un vent sec et amer souffle,
Les arbres perdent leurs feuilles,
L'eau remonte dans la source,
Ma nature est en deuil.
Les morts se plaignent
D'être tant laisés
Car sous mon règne
Pas de pitié...
Un échec retentissant
Brûle devant moi,
Brûle en-dedans
Brûle si froid...
Laisser faire quand on ne sait pas,
L'orgeuil fulgurant me résiste,
Me pousse, et on en vient là,
Jamais printemps ne fut si triste.
Une éclosion des pollens,
Que je voulais,
Devenue cancérigène,
Je le prévoyais.
Derrière moi l'herbe s'agite
Dans un doux murmure,
Devant, des geysers, à la suite,
De feu et de cyanure.
Les ténèbres, mes oxymores,
Souvenir d'un ciel lyrique,
Des rouages d'argents et d'or
Réactivent mes mécaniques.
Quand j'y repense en songe,
Si ma conscience le veut,
Un paradoxe me ronge :
Je la connais si peu...
Une ½uvre achevée,
Qui dépasse mon entendement.
Cette nuit je n'ai pas rêvé,
J'étais au ciel d'antan.
Déraison sortie de brume,
Décidé ce matin,
Je pose sur ma plume
Le cadenas de la fin.